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Rejeter la responsabilité climatique sur les victimes du changement climatique

5 Nov 2022
Rejeter la responsabilité climatique sur les victimes du changement climatique

Note de la rédaction : cet entretien a été édité pour plus de clarté et de concision à partir de la conversation de l’auteur avec Nnimmo Bassey le 7 octobre 2022. Pour accéder à l’audio et à la transcription complète de l’entretien, vous pouvez écouter cet épisode sur le site de Breaking Green ou partout où vous écoutez vos podcasts. Breaking Green est produit par Global Justice Ecology Project.

Dans cet entretien, Nnimmo Bassey, architecte nigérian et environnementaliste primé, auteur et poète, évoque l’histoire de l’exploitation du continent africain, l’incapacité de la communauté internationale à reconnaître la dette climatique due au Sud global, et la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques qui se tiendra en Égypte en novembre 2022.

Cet article a été produit par Earth | Food | Life, un projet de l’Independent Media Institute.

Bassey a écrit (notamment dans son livre To Cook a Continent) et parlé de l’exploitation économique de la nature et de l’oppression des peuples à partir de son expérience directe. Bien qu’il n’écrive ou ne parle que rarement de ses expériences personnelles, ses premières années ont été marquées par une guerre civile motivée en partie par « une lutte pour le pétrole, ou pour savoir qui le contrôle ».

Bassey s’est directement attaqué au complexe militaro-pétrolier en luttant contre le torchage du gaz dans le Niger Delta. Cette entreprise dangereuse a coûté la vie en 1995 à son compagnon de lutte, l’activiste et poète Ken Saro-Wiwa.

Percevant des liens profonds qui mènent à ce qu’il appelle des « solutions simples » à des problèmes complexes comme le changement climatique, Bassey insiste sur le droit de la nature à exister par elle-même et sur l’importance de vivre en équilibre avec elle, et rejette les fausses solutions climatiques qui feraient progresser l’exploitation et la financiarisation de la nature, menaçant notre existence sur une « planète qui peut très bien se passer de nous ».

Bassey a présidé Friends of the Earth International de 2008 à 2012 et a été directeur exécutif d’Environmental Rights Action pendant deux décennies. Il a été colauréat du Right Livelihood Award 2010, lauréat du prix Rafto 2012, une distinction pour les droits humains, et en 2009, il a été désigné parmi les Héros de l’environnement du magazine Time. Bassey est le directeur de Health of Mother Earth Foundation, un laboratoire d’idées écologique, et membre du conseil d’administration de Global Justice Ecology Project.

Steve Taylor : Le changement climatique est un problème complexe, mais il existe peut-être une solution simple. À quoi pourrait-elle ressembler ?

Nnimmo Bassey : Les solutions simples sont écartées dans le monde d’aujourd’hui parce qu’elles ne servent pas le capital. Et le capital dirige le monde. La vie est plus simple que les gens ne le pensent. Les problèmes complexes que nous connaissons aujourd’hui sont tous d’origine humaine, créés par notre amour de la complexité. Mais l’idée d’accumulation du capital a entraîné des pertes massives et des destructions massives, et a mené le monde au bord du gouffre. La solution simple dont nous avons besoin, s’agissant du réchauffement, est celle-ci : laisser le carbone dans le sol, laisser le pétrole dans la terre, laisser le charbon dans la mine. Aussi simple que cela. Lorsque les gens laissent les fossiles dans le sol, on les considère comme opposés au progrès et au développement, alors que ce sont eux les véritables champions du climat : des peuples comme les Ogoni du Niger Delta, le territoire où Ken Saro-Wiwa a été assassiné par l’État nigérian en 1995. Or, les Ogoni ont gardé le pétrole de leur territoire dans le sol depuis 1993. Cela représente des millions et des millions de tonnes de carbone enfermées dans le sol. Voilà l’action climatique. Voilà la véritable séquestration du carbone.

ST : Pourriez-vous parler de la dette climatique due au Sud global en général, et aux nations africaines en particulier ?

NB : Il ne fait aucun doute qu’il existe une dette climatique, et même une dette écologique, envers le Sud global, et l’Afrique en particulier. Il est devenu évident que le type d’exploitation et de consommation qui s’est poursuivi au fil des ans est devenu un grave problème, non seulement pour les régions exploitées, mais pour le monde entier. L’argument que nous entendons est que si l’on n’attribue pas de valeur financière à la nature, personne ne la respectera ni ne la protégera. Or, pourquoi n’a-t-on attribué aucun coût financier aux territoires qui ont été endommagés ? Pourquoi ont-ils été exploités et sacrifiés sans aucune considération ni réflexion sur la valeur qu’ils représentent pour ceux qui y vivent et pour ceux qui utilisent ces ressources ? Donc, si l’on veut aller jusqu’au bout de cet argument consistant à mettre des étiquettes de prix sur la nature pour qu’elle soit respectée, il faut aussi examiner les préjudices et les dommages historiques qui ont été causés, y apposer une étiquette de prix, reconnaître qu’il s’agit d’une dette due, et la faire payer.

ST : Vous avez expliqué dans notre entretien comment certaines politiques censées lutter contre le changement climatique sont de « fausses solutions », en particulier celles destinées à répondre à la dette climatique due au Sud global et à l’Afrique en particulier. Pourriez-vous parler un peu de l’abus de langage que constituent les prétendues « solutions fondées sur la nature » proposées par le Nord global face à la crise climatique, qui prétendent s’inspirer des pratiques et de la sagesse des communautés autochtones en matière de gestion écologique, mais qui semblent en réalité un prolongement de l’exploitation coloniale, des justifications permettant aux nations les plus riches, responsables de la pollution, de continuer à polluer ?

NB : Le discours a été si habilement construit que lorsqu’on entend, par exemple, « réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts » (REDD), tout le monde dit : « Oui, nous voulons faire cela. » Et maintenant, nous nous dirigeons vers les « solutions fondées sur la nature ». Qui ne veut pas de solutions fondées sur la nature ? La nature a apporté la solution aux défis que les peuples autochtones ont affrontés pendant des siècles, pendant des millénaires. Et voilà que des gens habiles s’approprient la terminologie. De sorte que lorsque les communautés autochtones disent vouloir des solutions fondées sur la nature, ces gens habiles répondent : « eh bien, c’est de cela que nous parlons. » Alors qu’ils n’en parlent pas du tout. Tout tourne autour de la création de chaînes de valeur et de revenus, en oubliant complètement qui nous sommes en tant que partie de la nature. L’ensemble du dispositif n’a été qu’une insulte après l’autre. L’idée même de mettre un prix sur les services de la Terre-Mère, et de s’approprier un capital financier à partir de ces ressources, de ce processus, est une autre manière horrible d’exploiter les gens.

ST : En quoi le REDD nuit-il aux communautés locales du continent africain ?

NB : Le REDD est une excellente idée, que tout le monde devrait soutenir en se contentant de regarder l’étiquette. Mais le diable se cache dans les détails. Il se met en place en sécurisant, en s’appropriant ou en accaparant un territoire forestier, puis en le déclarant forêt REDD. Et une fois que c’est fait, ce qui devient primordial, c’est qu’il ne s’agit plus d’une forêt d’arbres. C’est désormais une forêt de carbone, un puits de carbone. Donc, quand on regarde les arbres, on ne les voit plus comme des écosystèmes. On ne les voit plus comme des communautés vivantes. On les voit comme un stock de carbone. Et cela instaure aussitôt un autre type de relation entre ceux qui vivent dans la forêt, ceux qui ont besoin de la forêt, et ceux qui en sont désormais les propriétaires. C’est à cause de cette logique que certaines communautés d’Afrique ont perdu l’accès à leurs forêts, ou l’accès à l’usage de leurs forêts, tel qu’elles en usaient depuis des siècles.

ST : En tant qu’activiste, vous avez mené un travail dangereux en vous opposant au torchage du gaz. Pourriez-vous nous parler du torchage du gaz et de son impact sur le Niger Delta ?

NB : Le torchage du gaz, en termes simples, consiste à brûler le gaz dans les champs pétroliers. Car lorsque le pétrole brut est extrait à certains endroits, il peut remonter du sol accompagné de gaz naturel, d’eau et d’autres produits chimiques. Le gaz qui sort du puits avec le pétrole peut facilement être réinjecté dans le puits. Et cela ressemble presque au captage et stockage du carbone. Il retourne dans le puits et contribue aussi à en faire sortir davantage de pétrole. On a donc plus de carbone rejeté dans l’atmosphère. Deuxièmement, le gaz peut être collecté et utilisé à des fins industrielles ou pour la cuisson, ou transformé en gaz naturel liquéfié. Ou bien le gaz peut simplement être brûlé. Et c’est ce que nous avons, en de nombreux points, probablement plus de 120 endroits dans le Niger Delta. On a donc ces gigantesques fournaises. Elles rejettent un terrible cocktail d’éléments dangereux dans l’atmosphère, parfois au milieu même des lieux où résident les communautés, et parfois horizontalement, sans cheminées verticales. On a donc des malformations congénitales, et toutes sortes de maladies imaginables, causées par le torchage du gaz. Cela réduit aussi la productivité agricole, jusqu’à un kilomètre de l’emplacement de la fournaise.


ST : La conférence des Nations Unies sur le climat, la COP27, approche en Égypte. Y a-t-il un espoir de changement réel ?

NB : Le seul espoir que je vois dans la COP est l’espoir de ce que les gens peuvent faire en dehors de la COP. Les mobilisations que les COP suscitent lors de réunions à travers le monde : des gens qui parlent du changement climatique, des gens qui passent à l’action concrète, des groupes autochtones qui s’organisent et choisissent d’autres méthodes d’agriculture qui aident à refroidir la planète. Des gens qui font simplement ce qu’ils peuvent : voilà, pour moi, ce qui porte l’espoir. La COP elle-même est un processus truqué qui fonctionne de manière très coloniale, en rejetant la responsabilité climatique sur les victimes du changement climatique.