Les habitants du delta du Niger exigent une justice socio-écologique

Le 25 avril 2023, des organisations de la société civile de première ligne, des groupes socioculturels, des universitaires, des chefs traditionnels et des particuliers venus des États du delta du Niger que sont Abia, Akwa Ibom, Bayelsa, Cross River, Delta, Edo, Imo, Ondo et Rivers se sont réunis dans la ville de Port Harcourt pour la 2e Niger Delta Alternatives Convergence (NDAC), afin de fixer un agenda socio-écologique pan-delta du Niger à l'intention des nouveaux dirigeants politiques aux niveaux national et infranational qui devaient prêter serment le 29 mai 2023. La convergence a débattu de l'état de la région après plus de 65 ans d'exploration pétrolière et gazière, et de ce que les peuples du delta du Niger doivent faire pour recouvrer immédiatement leur dignité et reconstruire la région dévastée.
La Convergence, présidée par Sa Majesté Royale Suanu Baridam, a comporté un discours d'ouverture intitulé Regarder en arrière et penser l'avenir : les impératifs d'un nouvel agenda pour le delta du Niger prononcé par le professeur Sofiri Peterside, de l'Université de Port Harcourt, une table ronde d'experts et plusieurs interventions de personnalités et de groupes d'intérêt de la région. Le rassemblement a examiné en profondeur les enjeux cruciaux auxquels la région est confrontée, ainsi que les opportunités et les stratégies pour y répondre.
OBSERVATIONS
La NDAC a observé que les grandes compagnies pétrolières multinationales qui opèrent dans la région du delta du Niger depuis 6 décennies mènent un programme de désinvestissement qui les a vues vendre clandestinement leurs actifs onshore et en eaux peu profondes dans la région, tout en prétendant le faire en raison de « l'environnement opérationnel hostile et des coûts opérationnels colossaux qui y sont associés » auxquels elles sont exposées dans la région du delta du Niger. La Convergence a observé que cette position est non seulement trompeuse, mais aussi fausse. Plus inquiétant encore est le fait que le processus de désinvestissement en cours est entouré de secret et se déroule sans la connaissance ni la participation des prétendues « communautés hôtes » dont ces compagnies occupent les territoires traditionnels depuis plus de six décennies. Ces compagnies ne font pas que se désinvestir ; elles abandonnent aussi des installations à l'abandon et des décennies de relations problématiques nouées avec les communautés pétrolifères.
La réalité saisissante est que le delta du Niger est devenu un désert écologique, considérablement ravagé par la pollution insouciante liée aux activités des compagnies pétrolières multinationales. La Convergence note que la contamination du sol, de l'air et de l'eau a entraîné l'empoisonnement des habitants de la région, ce qui s'est traduit par une hausse alarmante des maladies et une baisse de l'espérance de vie nettement inférieure à la moyenne nationale. Les compagnies pétrolières se désinvestissent dans le but de fuir l'impératif de justice climatique découlant de leurs actions inconsidérées au cours des 65 dernières années.
La NDAC a également observé que, tandis que le Nigeria a intensifié l'exploration et l'exportation de gaz naturel liquéfié, la pratique dangereuse et empoisonnante du torchage du gaz se poursuit sans relâche et sans aucune position claire sur la date à laquelle elle prendra fin. La NDAC note avec tristesse que l'échéance fixée pour mettre fin au torchage du gaz a été reportée au moins 8 fois par le passé. À l'heure actuelle, toutes les échéances pour mettre fin à cette pratique ont été abandonnées, tandis que les compagnies pétrolières continuent d'affecter la santé et les moyens de subsistance des populations du delta du Niger par le torchage.
La Convergence a tout autant observé que, malgré l'affectation de ressources financières considérables à la région, notamment via le principe de dérivation de 13 %, les fonds écologiques, le ministère des Affaires du delta du Niger, la Commission de développement du delta du Niger, etc., un ensemble de facteurs, dont la corruption, la captation par les élites, le contrôle par la Présidence et d'autres formes de mauvaise gestion, ont fait en sorte que la région demeure largement sous-développée et globalement dépourvue d'infrastructures et de commodités.
Par ailleurs, la NDAC a observé la tendance préoccupante des projets abandonnés dans la région par des entités nationales et infranationales. Si cette tendance a été alimentée par la corruption et une mauvaise gestion éhontée, la NDAC relève néanmoins un phénomène croissant : la frénésie des responsables politiques pour des projets phares massifs (et le plus souvent des éléphants blancs) a conduit à une vague sans précédent de projets abandonnés dans le delta du Niger. La seule NDDC compte plus de 13 000 projets abandonnés dans la région. Non seulement les projets abandonnés privent les populations de bénéfices infrastructurels dont elles ont grand besoin, mais ils représentent aussi un « gel » improductif du patrimoine commun des populations.
Les participants ont également observé que les dispositions de la loi sur l'industrie pétrolière (2021), en particulier pour ce qui concerne la région du delta du Niger, sont loin de suffire à répondre aux préoccupations de la région. En réalité, plusieurs dispositions de la loi aggravent même les difficultés de la région. En particulier, la Convergence relève les dispositions qui rejettent la responsabilité de protéger les installations pétrolières sur les communautés du delta du Niger, qui doivent désormais devenir les gardiennes des biens des compagnies pétrolières, faute de quoi elles perdent les maigres bénéfices promis dans la loi.
La Convergence a en outre observé que plusieurs communautés du delta du Niger sont confrontées à des inondations massives qui sont un résultat direct du changement climatique. Depuis 2012, ces communautés se retrouvent, dans certains cas chaque année, noyées sous plus de 2 mètres d'eau de crue, ce qui leur fait perdre leurs moyens de subsistance, les expose à des problèmes de santé, à des déplacements forcés et à des souffrances indicibles. Malheureusement, les gouvernements à tous les niveaux ont échoué à prendre la moindre mesure raisonnable pour relever ce défi.
RÉSOLUTIONS
Sur la base des observations qui précèdent, la 2e Niger Delta Alternatives Convergence résout ce qui suit ;
- Que le delta du Niger doit dépasser les discours et passer immédiatement à l'action, y compris l'action directe non violente, ainsi que le recours à tous les instruments juridiques disponibles pour exiger justice.
- Un audit immédiat et complet de l'ensemble de la région du delta du Niger. Cet audit devrait couvrir les impacts environnementaux, sur les moyens de subsistance, sanitaires, sociaux et économiques de l'extraction du pétrole brut et du gaz, et devrait être immédiatement suivi du démantèlement des installations vétustes, de la remédiation des lieux touchés, de la restauration des dommages humains et écologiques causés par les activités d'extraction, et de réparations pour les dommages irréversibles et étendus causés par l'extraction pétrolière.
- Que le gouvernement fédéral produise immédiatement un cadre et un guide sur la manière dont les compagnies pétrolières se retirent des zones où elles ont opéré.
- Le gouvernement doit contraindre les IOC qui se désinvestissent à honorer toutes les obligations en suspens au titre des protocoles d'accord (MoU) et des protocoles d'accord globaux (GMoU) envers les communautés et leur environnement avant de céder leurs actifs à des DOC.
- Une révision immédiate de la PIA par l'Assemblée nationale afin de faire ce qui suit ;
- Fixer une échéance définitive pour le torchage du gaz par les compagnies pétrolières et supprimer les pouvoirs permettant d'autoriser le torchage.
- Réviser les amendes de torchage du gaz pour qu'elles correspondent au même montant que la valeur commerciale du gaz naturel sur le marché international, tout en reversant les amendes de torchage aux communautés hôtes.
- Supprimer la section de la PIA qui fait peser sur les communautés hôtes la responsabilité de protéger les installations pétrolières.
- Que les gouvernements fédéral et des États établissent immédiatement des cadres pour garantir l'élimination de la corruption dans la gestion des revenus pétroliers qui reviennent aux communautés. Cela inclut le fonds écologique, la dérivation de 13 % et le ministère des Affaires du delta du Niger. En particulier, la NDAC exige la publication du rapport d'audit judiciaire sur les activités de la NDDC et la poursuite de ceux qui ont dépouillé la Commission.
- Que des plans détaillés soient produits par les États et le gouvernement fédéral pour répondre aux menaces nouvelles et émergentes du changement climatique, comprenant des stratégies pour soutenir la résilience des communautés, maîtriser les inondations, relocaliser les communautés, répondre aux préoccupations sanitaires et pourvoir aux besoins sociaux et économiques des personnes affectées.
- La Niger Delta Alternatives Convergence se poursuivra comme un espace populaire de plaidoyer et d'engagement, guidé par le Manifeste du delta du Niger pour la justice socio-écologique.
Signé au nom de tous les délégués
Health of Mother Earth Foundation (HOMEF)
Oilwatch Africa
We The People




