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Manifeste pour une transition énergétique écosociale des peuples du Sud

3 Jun 2023
Manifeste pour une transition énergétique écosociale des peuples du Sud

Plus de deux ans après le déclenchement de la pandémie de COVID-19, et désormais parallèlement aux conséquences catastrophiques de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une « nouvelle normalité » a émergé. Ce nouveau statu quo mondial reflète l’aggravation de crises multiples : sociales, économiques, politiques, écologiques, biomédicales et géopolitiques.

L’effondrement environnemental approche. La vie quotidienne s’est militarisée toujours davantage. L’accès à une bonne alimentation, à une eau propre et à des soins de santé abordables est devenu encore plus restreint. Davantage de gouvernements sont devenus autocratiques. Les riches se sont enrichis, les puissants sont devenus plus puissants, et une technologie sans régulation n’a fait qu’accélérer ces tendances.

Les moteurs de ce statu quo injuste — le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme et divers fondamentalismes — aggravent une situation déjà mauvaise. C’est pourquoi nous devons de toute urgence débattre et mettre en œuvre de nouvelles visions de transition et de transformation écosociales qui soient justes du point de vue du genre, régénératrices et populaires, et qui soient à la fois locales et internationales.

Dans ce Manifeste pour une transition énergétique écosociale des peuples du Sud, nous soutenons que les problèmes du Sud global sont différents de ceux du Nord global et des puissances montantes telles que la Chine. Un déséquilibre de pouvoir entre ces deux sphères persiste non seulement en raison d’un héritage colonial, mais s’est aggravé du fait d’un modèle énergétique néocolonial. Dans le contexte du changement climatique, de besoins énergétiques toujours croissants et de la perte de biodiversité, les centres capitalistes ont intensifié la pression pour extraire les richesses naturelles et s’appuyer sur la main-d’œuvre bon marché des pays de la périphérie. Non seulement le paradigme extractif bien connu demeure en place, mais la dette écologique du Nord envers le Sud ne cesse de croître.

Ce qui est nouveau dans le moment présent, ce sont les « transitions vers les énergies propres » du Nord, qui ont fait peser une pression encore plus forte sur le Sud global pour qu’il livre le cobalt et le lithium destinés à la production de batteries de haute technologie, le bois de balsa pour les éoliennes, des terres pour de vastes parcs solaires et de nouvelles infrastructures pour des mégaprojets d’hydrogène. Cette décarbonation des riches, fondée sur le marché et tournée vers l’exportation, dépend d’une nouvelle phase de spoliation environnementale du Sud global, qui affecte la vie de millions de femmes, d’hommes et d’enfants, sans parler de la vie non humaine. Ainsi, le Sud global est redevenu une zone de sacrifice, un panier de ressources prétendument inépuisables pour les pays du Nord.

Une priorité pour le Nord global a été de sécuriser les chaînes d’approvisionnement mondiales, en particulier celles des matières premières critiques, et d’empêcher certains pays, comme la Chine, d’en monopoliser l’accès. Les ministres du Commerce du G7, par exemple, ont récemment défendu une chaîne d’approvisionnement responsable, durable et transparente pour les minéraux critiques, au moyen de la coopération internationale, de politiques publiques et de la finance, y compris en facilitant le commerce des biens et services environnementaux via l’OMC. Le Nord global a poussé à conclure davantage d’accords de commerce et d’investissement avec le Sud global pour satisfaire son besoin de ressources, en particulier celles indispensables aux « transitions vers les énergies propres ». Ces accords, conçus pour réduire les obstacles au commerce et à l’investissement, protègent et renforcent le pouvoir et les droits des entreprises en exposant les États à d’éventuelles poursuites judiciaires selon les mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS). Le Nord global se sert de ces accords pour contrôler la « transition vers les énergies propres » et créer un nouveau colonialisme.

Les gouvernements du Sud, quant à eux, sont tombés dans un piège de la dette, empruntant de l’argent pour bâtir des industries et une agriculture à grande échelle destinées à approvisionner le Nord. Pour rembourser ces dettes, les gouvernements se sont sentis contraints d’extraire davantage de ressources du sol, créant un cercle vicieux d’inégalité. Aujourd’hui, l’impératif de dépasser les combustibles fossiles sans réduction significative de la consommation dans le Nord n’a fait qu’accroître la pression pour exploiter ces ressources naturelles. De plus, tandis qu’il avance dans ses propres transitions énergétiques, le Nord n’a accordé que des paroles de façade à sa responsabilité de régler sa dette écologique, historique et croissante, envers le Sud.


De petits changements dans le mix énergétique ne suffisent pas. L’ensemble du système énergétique doit être transformé, de la production et de la distribution à la consommation et aux déchets. Remplacer les voitures à moteur à combustion interne par des véhicules électriques est insuffisant, car c’est tout le modèle de transport qui doit changer, avec une réduction de la consommation d’énergie et la promotion d’options durables.

Ainsi, les relations doivent devenir plus équitables non seulement entre les pays du centre et de la périphérie, mais aussi à l’intérieur des pays, entre l’élite et le public. Les élites corrompues du Sud global ont elles aussi collaboré à ce système injuste en profitant de l’extraction, en réprimant les défenseurs des droits humains et de l’environnement, et en perpétuant l’inégalité économique.

Plutôt que purement technologiques, les solutions à ces crises imbriquées sont avant tout politiques.

En tant qu’activistes, intellectuels et organisations de différents pays du Sud, nous appelons les acteurs du changement de différentes parties du monde à s’engager pour une transition écosociale radicale, démocratique, juste du point de vue du genre, régénératrice et populaire, qui transforme à la fois le secteur énergétique et les sphères industrielle et agricole qui dépendent d’apports énergétiques à grande échelle. Selon les différents mouvements pour la justice climatique, « la transition est inévitable, mais la justice ne l’est pas ».

Nous avons encore le temps d’amorcer une transition juste et démocratique. Nous pouvons sortir du système économique néolibéral dans une direction qui soutient la vie, conjugue justice sociale et justice environnementale, réunit des valeurs égalitaires et démocratiques à une politique sociale résiliente et holistique, et restaure l’équilibre écologique nécessaire à une planète saine. Mais pour cela, il nous faut davantage d’imagination politique et davantage de visions utopiques d’une autre société, socialement juste et respectueuse de notre maison commune planétaire.

La transition énergétique devrait s’inscrire dans une vision globale qui s’attaque à l’inégalité radicale dans la répartition des ressources énergétiques et fait progresser la démocratie énergétique. Elle devrait réduire le poids des institutions à grande échelle — l’agriculture d’entreprise, les énormes compagnies d’énergie — ainsi que celui des solutions fondées sur le marché. Elle doit au contraire renforcer la résilience de la société civile et des organisations sociales.

C’est pourquoi nous formulons les 8 revendications suivantes :

  • Nous avertissons qu’une transition énergétique menée par des mégaprojets d’entreprises, venue du Nord global et acceptée par de nombreux gouvernements du Sud, entraîne l’élargissement des zones de sacrifice dans tout le Sud global, la persistance de l’héritage colonial, du patriarcat et du piège de la dette. L’énergie est un droit humain élémentaire et inaliénable, et la démocratie énergétique devrait être notre but.
  • Nous appelons les peuples du Sud à rejeter les fausses solutions qui s’accompagnent de nouvelles formes de colonialisme énergétique, aujourd’hui au nom d’une transition verte. Nous lançons un appel explicite à poursuivre la coordination politique entre les peuples du Sud tout en recherchant des alliances stratégiques avec les secteurs critiques du Nord.
  • Pour atténuer les ravages de la crise climatique et faire progresser une transition écosociale juste et populaire, nous exigeons le paiement de la dette écologique. Cela signifie, face à la responsabilité disproportionnée du Nord global dans la crise climatique et l’effondrement écologique, la mise en œuvre réelle d’un système de compensation en faveur du Sud global. Ce système devrait inclure un transfert considérable de fonds et de technologies appropriées, et devrait envisager l’annulation de la dette souveraine des pays du Sud. Nous soutenons les réparations pour les pertes et préjudices subis par les peuples autochtones, les groupes vulnérables et les communautés locales du fait de l’exploitation minière, des grands barrages et des projets d’énergie sale.
  • Nous rejetons l’extension de la frontière des hydrocarbures dans nos pays — par la fracturation hydraulique et les projets offshore — et répudions le discours hypocrite de l’Union européenne, qui a récemment déclaré que le gaz naturel et l’énergie nucléaire étaient des « énergies propres ». Comme déjà proposé dans l’Initiative Yasuni en Équateur en 2007 et aujourd’hui soutenu par de nombreux secteurs et organisations de la société, nous approuvons le fait de laisser les combustibles fossiles sous terre et de créer les conditions sociales et de travail nécessaires pour abandonner l’extractivisme et avancer vers un avenir post-combustibles fossiles.
  • Nous rejetons de même le « colonialisme vert » sous la forme d’accaparements de terres pour des fermes solaires et éoliennes, de l’extraction sans discernement de minéraux critiques et de la promotion de « solutions » technologiques comme l’hydrogène bleu, vert et gris. L’enclosure, l’exclusion, la violence, l’empiètement et l’enracinement ont caractérisé les relations énergétiques Nord-Sud passées et actuelles et ne sont pas acceptables à une époque de transitions écosociales.
  • Nous exigeons la protection véritable des défenseurs de l’environnement et des droits humains, en particulier des peuples autochtones et des femmes en première ligne de la résistance à l’extractivisme.
  • L’élimination de la pauvreté énergétique dans les pays du Sud devrait figurer parmi nos objectifs fondamentaux — de même que la pauvreté énergétique de certaines parties du Nord global — au moyen de projets d’énergie renouvelable alternatifs, décentralisés et équitablement répartis, détenus et exploités par les communautés elles-mêmes.
  • Nous dénonçons les accords commerciaux internationaux qui pénalisent les pays voulant limiter l’extraction des combustibles fossiles. Nous devons cesser le recours aux accords de commerce et d’investissement contrôlés par les multinationales qui, en fin de compte, favorisent davantage d’extraction et renforcent un nouveau colonialisme.

Notre alternative écosociale repose sur d’innombrables luttes, stratégies, propositions et initiatives communautaires. Notre Manifeste rejoint l’expérience vécue et les perspectives critiques des peuples autochtones et d’autres communautés locales, des femmes et de la jeunesse à travers tout le Sud global. Il s’inspire du travail accompli sur les droits de la nature, buen vivir, vivir sabroso, sumac kawsay, ubuntu, swaraj, les communs, l’économie du soin, l’agroécologie, la souveraineté alimentaire, le post-extractivisme, le plurivers, l’autonomie et la souveraineté énergétique. Par-dessus tout, nous appelons à une transition écosociale radicale, démocratique, populaire, juste du point de vue du genre, régénératrice et globale.

Dans le prolongement du Pacte écosocial et interculturel du Sud, ce Manifeste propose une plateforme dynamique qui vous invite à rejoindre notre lutte commune pour la transformation, en contribuant à créer des visions collectives et des solutions collectives.

Signez ici et soutenez cette proposition

Español

Courte liste des organisations partenaires

Actrices Argentinas

BioVision Africa

Censat Agua Viva-Amigos de la Tierra Colombia

Centre de Recherches et d’Appui pour les Alternatives de

Développement – Océan Indien

Centre for Labour Studies, National Law School of India

University, Bangalore

Chile Sin Ecocidio

Consumers Association of Penang

Cooperativa Macondo

EcoEquity

Ecosocial and Intercultural Pact of the South

Ekomarin

Endorois Welfare Council

Extinction Rebellion Medellín

Focus on the Global South

Friends of the Earth Malaysia

Global Justice Now

Global Tapestry of Alternatives

Greenpeace

Grupo Socioambiental Lotos

Health of Mother Earth Foundation

Kebetkache Women Development & Resource Centre

Les Amis de la Terre Togo

Mining Watch Canada

NGO Forum on ADB

Observatorio de Ecología Política de Venezuela

People’s Resource Center

Peoples Response Network

Secretariado Social Mexicano

Seminario permanente Re-Evolución de la Salud

Ser Humanos

Sustainable Holistic Development Foundation

Third World Network

Transnational Institute

War on Want

WoMin

Courte liste des signataires individuels (institutions à des fins d’identification uniquement)

Alberto Acosta (Ecuador)

Volahery Andriamanantensasoa, CRAAD-OI (Madagascar)

Alhafiz Atsari, EKOMARIN (Indonesia)

Haris Azhar (Indonesia)

Gerry Arances, Center for Energy, Ecology, and Development (Philippines)

Tatiana Roa Avendaño, Censat Agua Viva-Amigos de la Tierra (Colombia)

Nnimmo Bassey, Health of Mother Earth Foundation (Nigeria)

Karina Batthyany, CLACSO (Uruguay)

Walden Bello, Laban ng Masa (Philippines)

Lucio Cuenca Berger, Observatorio Latinoamericano de Conflictos Ambientales (Chile)

Patrick Bond, University of Johannesburg (South Africa)

Mirta Susana Busnelli, Actrices Argentinas (Argentina)

Fiona Dove, Transnational Institute (Netherlands/South Africa)

Desmond D’Sa, South Durban Community Environmental Alliance (South Africa)

Jose De Echave, CooperAccion (Peru)

Arturo Escobar, UNC Chapel Hill (US/Colombia)

Ashish Kothari, Global Tapestry of Alternatives (India)

Makoma Lekalakala, Earthlife Africa (South Africa)

Alex Lenferna, Climate Justice Coalition (South Africa)

Xochitl Leyva, Ciesas Sureste (Mexico)

Thuli Makama, Oil Change International (Swaziland)

Marilyn Machado Mosquera, Kaugro ri Changaina (Colombia)

Kavita Naidu, Progressive International (Fiji/Australia)

Asad Rehman, War on Want (UK)

Oscar Rivas, Partido Ecologista Verde (Paraguay)

Fernando Russo, CTA (Argentina)

Yeb Sano (Philippines)

Rocío Silva-Santisteban, Comite Ana Tallada (Peru)

Gustavo Castro Soto, Otros Mundos Chiapas (Mexico)

Maristella Svampa, Ecosocial and Intercultural Pact of the South (Argentina)

Pablo Vommaro, UBA/CLACSO (Argentina)

Noble Wadzah, Oilwatch (Ghana)

Chima Williams, Friends of the Eath (Nigeria)

Ivonne Yanez, Accion Ecologica (Ecuador)

Raúl Zibechi, Brecha (Uruguay)